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Psychose quand tu nous tiens

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EXPERTISE
8 min
18/01/2021

Acte 1 : L’épargne face à nos peurs

Tout changement introduit de la peur. La peur tétanise mais offre aussi les ressources nécessaires aux conduites raisonnables et durables. Comment les choix d’épargne feraient-ils bien de s’inspirer de cette sagesse ?

La peur : transformer la béquille en club de golf

« Les émotions sont toutes ces choses à cause desquelles les gens changent et évoluent dans leurs jugements » (Aristote, Rhétorique). La peur est l’anticipation d’une souffrance ; elle implique un mal imminent et non éloigné. La peur résulte d’une rupture entre un système de représentations et l’état du monde. Tout changement dans une situation à laquelle nous sommes accoutumés entraîne le doute et l’incertitude. La situation devient étrange, nouvelle, en décalage par rapport à des attentes et à des plans : voilà la peur qui nous gagne. Elle ne pourra être dépassée que par une « production de sens »1.

La peur a toujours un objet. On peut avoir peur « de » quelque chose ou « de » quelqu’un. Mais on peut également avoir peur « pour » quelque chose ou « pour » quelqu’un. Ainsi, je vais avoir peur «de » la ruine et « de » mon banquier tout en ayant peur « pour » le bien-être de ma famille, ou « pour » les générations futures.

Deux types de peurs commencent à se profiler. Lorsque je dis : « J’ai peur de perdre mon argent ». Je suis torturé par une peur partielle. Je ne dispose pas de toutes les informations sur la source de ma peur, mais en même temps, je peux inscrire cette peur dans un domaine de connaissances qui me donne une idée, une vision de quelque chose de très angoissant. Ces peurs ont un caractère local. Elles sont notamment liées aux risques matériels encourus dans la vie quotidienne. « J’ai peur de toucher à mon épargne », « J’ai peur de changer de conseiller. » Par conséquent, si je suis ma peur, je vais avoir tendance à faire confiance à « l’acteur installé qui me rassure malgré ses nombreux travers » par rapport au « petit nouveau qui innove, mais que je ne connais pas ». Face au danger, j’adopte la stratégie des proies acculées par le prédateur : « Je fais le mort »

Certaines peurs partielles, indéfinies, peuvent devenir des peurs totales qui nous enchaînent pour se transformer en anxiété existentielle.2

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Ces peurs partielles sont d’autant plus puissantes qu’elles sont vagues, ne portent sur rien, paralysent l’action. Ces peurs résultent de l’effondrement de cadres jusqu’alors tenus pour acquis et motivés par un discours social. Les guerres, les crises politiques, économiques et sanitaires, provoquent cet affaissement de sens. Le but n’est précisément pas de se satisfaire de l’inaction, de l’attentisme et du confinement.

À côté des peurs partielles, il existe des peurs totales. J’ai par exemple « peur pour le monde qui vient » ou « peur de la mort ». Pour surmonter ces peurs totales et partagées collectivement, nous développons des modèles de gestion de la terreur.3 Ces modèles reposent sur une prise de conscience et des motivations qui amènent des changements d’attitude.

C’est en traversant nos peurs globales qu’il est possible « d’aller de l’avant ». La peur devient un levier pour réagir face à une situation qui réclame un changement impérieux et urgent (climat, inégalités, écosystèmes, etc.). La peur nous permet de retrouver un « sens ».

La peur et la rumeur de l’opinion

« On parle plus des peurs qu’elles n’existent réellement. Comme si, finalement, on prenait plaisir à les entretenir. Toute une culture de la peur joue avec la peur de la peur. »4

Il existe un partage social des émotions qui conditionne des comportements. Or, l’anxiété généralisée dégrade les capacités de réflexion et de jugement. La fixation sur le danger ou une menace diminue la capacité de traiter l’information.

En 1938, dans une fameuse émission de radio, Orson Welles déclenchait la panique du public américain en annonçant une invasion de Martiens. Cette menace invraisemblable a pourtant fonctionné à plein : elle s’appuyait sur l’environnement anxiogène diffus d’avant-guerre où le ciel en Asie et en Europe s’encombrait de nuages. En 1789, la Grande Peur qui a balayé l’ordre social était fondée sur la rumeur lancinante de brigands ravageant les campagnes et bientôt les villes ; peur devenue « peur-panique » dans le contexte des Etats Généraux.

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En 2019, un sondage IFOP conclut que pour 84% des Français, l’avenir apparait comme quelque chose d’inquiétant. 52% pensent que dans le futur, le monde connaitra plutôt une période de régression. Pour Nicolas Bouzou, « ce sondage montre que la peur de l’avenir est le sentiment dominant en France, ce qui a forcément des répercussions économiques et politiques négatives. » Alors, trouillards, les Français ? Bouzou ajoute opportunément : « Rien n’est plus urgent que de montrer que le progrès est possible et à quelles conditions ». C’est l’absence de perspectives fortes qui suscite la peur.

Du coup, en matière d’épargne, je serai tenté de « faire comme papa ». Je m’en tiens à du mimétisme alors qu’il est plus que jamais temps d’innover.

Bien que vécues par tout le monde, les peurs restent individualisées : on s’isole dans sa peur. Elles nécessiteraient au contraire une réponse collective et cohérente : « je change de stratégie d’épargne ».

Les émotions gouvernent-elles la finance ?

Dans le trio, l’épargnant, la bourse et les médias, les rapports sont prédéfinis par une loi qui pourrait tenir dans le titre du film de Jacques Pinoteau sorti en 1958 : « Chéri, fais-moi peur ».

Le 30 octobre 1929, Le Figaro s’alarme de « la débâcle à la Bourse de New-York » qui « bat tous les records » : « la nouvelle qu’une importante maison de courtage avait dû suspendre ses opérations, a provoqué la panique à Wall Street et en un clin d’œil, on a enregistré une sérieuse baisse sur la majorité des valeurs. » Le lendemain, avec la « ruine » de nombreux « petits spéculateurs » et « plusieurs cas de suicides », le quotidien signale que « de nouveaux krachs sont à redouter ». Et voilà que le 2 novembre, dans un entrefilet coincé entre un papier sur le ministre Tardieu et la remise du Prix Nobel de médecine, Le Figaro assure que « la baisse catastrophique de la Bourse de New-York paraît enrayée. Les grands banquiers jugent inutile une nouvelle réunion en weekend. Une fois de plus se trouve démontré le péril d’une spéculation effrénée, substituée aux règles d’une sage épargne, seule base saine de la prospérité d’une nation. » Il conclut : « Sans doute la richesse américaine se reconstituera rapidement, en dépit de la violence de la tornade financière ».

Au-delà du discernement, le traitement que le périodique de Maurice Alhoy réserve à cette crise boursière est calé sur un arc temporel de moins d’une semaine. D’abord, survient l’évènement dramatique, puis ses exhalaisons semblent irrémédiablement traverser l’Atlantique, et finalement, Le Figaro siffle le retour aux vestiaires : « Circulez il n’y a rien à voir ! », les argentiers de Wall Street pourront prendre leur samedi.

Les médias donnent de l’état du monde social, politique et économique des interprétations qui interviennent dans la formation des peurs. La communication médiatique suit un scenario ineffable : en 2008, on a vu le krach, puis la panique, puis des hordes de particuliers assaillant les banques et vidant leurs liquidités, puis enfin l’apparition du sinistre spectre du chômage, comme si celui-ci n’existait pas déjà par ailleurs.

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La lecture médiatique des conduites financières est centrée sur l’irrationalité. Il est question de comportements moutonniers, de l’impact des rumeurs, des montagnes russes émotionnelles. Certains ont tenté d’associer les hausses boursières à des flux hormonaux (testostérone = hormone de l’agressivité ; cortisol = hormone de contrôle du stress et de la peur). Les gains des marchés entraîneraient une surproduction de testostérone conduisant à des conduites compétitives et risquées. En période de chute des cours, la montée de cortisol rendrait les agents irrationnellement craintifs. Conclusion : ni les banques, ni les marchés contrôlent les bulles et les krachs : « As hormones go, so go markets ». Les spécialistes des neurosciences ont depuis contesté ces hypothèses.5

Les peurs en finance existent mais ne sont pas celles exprimées dans les médias. Le comportement des spéculateurs particuliers, des traders et intermédiaires chargés de conseiller les investisseurs ou négocier les produits financiers, obéissent à des règles qui traduisent la versatilité des cours.

On peut distinguer deux théories pour modéliser les stratégies des agents boursiers :

  • La théorie néoclassique : rationnels, les agents opèrent des calculs raisonnés sur l’information dont ils disposent et anticipent le comportement des autres.
  • La théorie de la « finance comportementale »6 : les comportements sont liés à des routines, des biais émotionnels ou de jugement, induisant un excès de prise de risque ou de prudence.

La neurobiologie a nuancé ce dernier modèle : les peurs qui affectent le cortex cérébral sont indissociables d’une activité réflexive d’évaluation des dangers et d’adaptation du comportement face à des situations nouvelles.7 Aussi, ces leviers n’influencent qu’à la marge le comportement des agents qui ont toujours de bonnes raisons individuelles pour acheter, vendre, douter, etc. « Ce qui apparaît finalement comme de l’irrationalité collective est le résultat d’une somme d’actions, qui prises individuellement, sont tout à fait cohérentes. »8

Les médias ont donc accouché d’une mythologie de la « panique boursière » (jour du Jugement Dernier, effervescence paroxystique d’instincts animaux) qui en l’absence d’analyse factuelle ou scientifique, a généré une montée de l’anxiété dans le public.

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Quand elle n’emprisonne pas, la peur est utile. Il est normal d’avoir peur. L’assurance extrême (tharros), l’arrogance, le mépris de l’avenir, sont dangereux. Il s’agit au contraire d’aborder la peur en termes de ressources pour donner du sens à ses choix. « Les périodes de grands troubles génèrent aussi la générosité, le dévouement, la participation à la collectivité et, finalement, l’amour. La réaffirmation du lien est aussi l’un des grands antidotes contre la peur », écrit Edgar Morin.

Arrêtons avec le schéma : « J’ai peur, donc je laisse mon épargne dans des solutions qui sont en partie responsables du monde générateur de mes peurs. » Ayons le courage de l’innovation : si l’on s’en était toujours tenu à la facilité des apparences, on n’aurait jamais mangé d’oursins.

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  1. Weick, K. 1995. Sensemaking in Organizations, Thousand Oaks, Sage.
  2. Riezler, K. 1944. « The social psychology of fear », The American Journal of Sociology, n° 49, 6, p. 489–498.
  3. Salomon, S. ; Greenberg, J. ; Pyszczynski, T. 1991. « A terror management theory of social behavior : the psychological functions of self-esteem and cultural wordviews », dans M.P. Zana (sous la direction de), Advances in Experimental Social Psychology, New York, Academic Press, n° 24, p. 93–159.
  4. Morin Edgar. Les anti-peurs. In: Communications, 57, 1993. Peurs. pp. 131–139;
  5. Jodelet Denise, « Dynamiques sociales et formes de la peur », Nouvelle revue de psychosociologie, 2011/2 (n° 12), p. 239–256
  6. TVERSKY A., KAHNEMAN D. [1981], The framing of decisions and the Psycho-logy of choice, Science, 211, p. 453–458.
  7. LeDoux, J. E. (1996). The emotional brain: The mysterious underpinnings of emotional life. Simon & Schuster.
  8. Dortier, J.-F. 2008. « Psychologie de la crise », Sciences humaines, n° 199.

Voir le paradoxe de l’« action collective » dans Olson, M. 1987. Logique de l’action collective, Paris, puf.

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